« Chère Agnès,

Je t’écris ces mots comme un défi au temps qui passe. Bien des années se sont écoulées depuis la dernière fois où nous nous sommes vus. J’espère que ce message te parviendra, même s’il contient une triste nouvelle : mon père est décédé, il y a quelques jours. Je sais l’affection que vous aviez l’un pour l’autre. Je sais aussi que c’est par considération pour moi que tu as coupé les ponts, lorsque nos chemins se sont séparés. J’ignore tout de la femme que tu es devenue ; je me souviens avec émotion de l’adolescente que tu étais, pétillante et tellement vivante. La disparition de mon père m’a ramené au temps où nous nous aimions comme des enfants : alors que le monde des adultes s’ouvrait à nous, il veillait à préserver notre innocence, avec tendresse et détermination. Il n’avait pas l’âme d’un confident, mais sa présence bienveillante m’aiguillait dans les méandres des sentiments. Il ne s’évertuait pas, en vieux sage, à me transmettre son expérience de l’amour, à supposer que la sagesse eût existé en amour ; il m’a appris jour après jour à respecter ceux qui m’aiment avec humilité. Une manière aussi d’entretenir le souvenir de sa femme, qu’il aurait désiré pouvoir encore chérir. Les quelques fois où je lui ai livré mes sentiments pour toi, je lisais de la reconnaissance dans ses yeux humides. Je sentais à travers son regard la présence de ma mère, une part d’elle grandissait en moi. Il se réjouissait que sa maison soit un lieu où pouvait s’épanouir notre passion innocente. Cet amour par procuration transmettait la flamme de leur histoire, que la mort avait à la fois éteinte et rendue éternelle. J’espère que tu as gardé dans un coin de ton cœur la douceur de ces années.

Laurent »

« Cher Laurent,

Une bien triste nouvelle. Tu trouveras jointe à ce courrier une photo de nous deux, prise par ton père. J’ai souvent pensé avec un brin de nostalgie à notre jolie histoire, qui a posé les fondations de la femme que je suis aujourd’hui. Le foyer de mon enfance n’avait rien d’un refuge, c’est chez toi que je pouvais me permettre d’incarner mes angoisses d’adolescente. J’ai réalisé, une fois devenue mère, à quel point ton père a voué du temps, de l’énergie, pour que nous grandissions avec confiance en nous, et foi en l’avenir. Ce n’est pas la petite amie de son fils qu’il accueillait, mais une jeune fille agitée, dont la détresse ne pouvait laisser insensible. Mes fragilités l’ont contraint à endosser un rôle éducatif. Comme mes propres parents n’étaient pas en mesure de m’offrir un cadre moral, ton père représentait pour moi un ancrage solide dans la lente transformation qui me menait vers l’âge adulte. J’aurais suivi un autre chemin sans sa présence à mes côtés, sans doute moins vertueux. Oui, je me suis volontairement éloignée de lui, pour rendre notre séparation définitive. Je regrette maintenant de ne pas lui avoir témoigné ma reconnaissance.

Tiens-moi au courant du déroulement de la cérémonie. Si tu le souhaites, je me réjouirais de t’accompagner dans cette épreuve.

Je pense à toi chaleureusement.

Agnès »

« Chère Agnès,

Désolé de ne pas t’avoir prévenue plus tôt : l’enterrement a déjà eu lieu. C’était un moment d’autant plus douloureux que nous étions brouillés depuis quelques années. Pour ne rien te cacher, tout a commencé quand il m’a reproché avec véhémence de t’avoir laissée partir. Lui qui s’efforçait toujours de tempérer ses ressentiments, lui qui m’orientait avec patience dans mes choix, sans jugements, m’a assommé de remarques étriquées. Cette ingérence a entaillé le lien fusionnel qui nous unissait depuis ma petite enfance. La femme que je lui ai ensuite présentée a reçu un accueil glacial. Il est allé jusqu’à désapprouver publiquement notre mariage, lors du repas de famille où nous l’avons annoncé. D’un soutien sans failles, il était devenu un obstacle à mon émancipation. J’ai choisi de prendre parti contre lui, pour préserver la cellule familiale que je construisais. Enfermés chacun dans notre orgueil, nous ne nous sommes jamais revus.

Avec le recul, j’ai compris que ton départ avait résonné en lui comme un écho à la disparition de son épouse. Une nouvelle présence féminine avait ranimé son foyer, et comblait le cœur meurtri de son fils. Ce second souffle salutaire s’est éteint sans prévenir. Sa vie s’était figée quand il était devenu veuf, selon un équilibre réconfortant, qui s’avérait subitement précaire. Cet évènement a bouleversé son rapport au temps. Je l’avais toujours entendu se persuader qu’un père élève son enfant afin qu’il prenne son envol. Mais cette rupture inattendue avait révélé la hantise du moment où son fils l’abandonnerait à sa solitude. Par ses réactions excessives, il rendait mon émancipation inéluctable : une façon de précipiter l’échéance, plutôt que de vivre avec l’appréhension de sa survenance.

Si seulement il m’avait livré ses angoisses, j’aurais pu sans effort le pardonner. Pourquoi avoir gâché ces moments si précieux entre un père et son fils ? La mort a gravé dans le marbre l’échec de notre relation. Après les funérailles, la douleur a surgi, sourde et lancinante, pleine d’un vide immense. Insoutenable. Je doute que le temps ne la rende supportable. Je ne me sens pas capable d’entreprendre le long parcours du deuil, encombré par tant de regrets. Submergé par la culpabilité, je tente de me raccrocher aux moments heureux qui ont précédé notre brouille : cette petite flamme vacillante éclaire de sa faible lueur le cheminement de la rémission.

Merci pour cette photo, reflet d’une époque enchantée.

Je t’embrasse.

Laurent »

« Laurent,

Ne te complais pas dans le repentir. Oublie ta crainte de l’avoir déçu. Sans se l’avouer, on cherche toute sa vie l’approbation de ses parents. Mais un père aime son enfant sans condition. Où qu’il soit, je sais qu’il te regarde avec bienveillance.

Même pendant ton adolescence, tu partageais avec ton papa une complicité qui me rendait presque jalouse. Quand je dénigrais mes propres parents, tu restais silencieux, les yeux baissés, avec un sourire contenu. Tu semblais tellement reconnaissant de la force avec laquelle il te portait depuis la mort de ta mère. Ton père m’avait confié sa fierté de voir l’homme que tu devenais, serein et solide, malgré la blessure. Cultive cette flamme qu’il t’a transmise. Ne doute pas de toi : tu es un être doué d’amour, le premier amour que tout le monde aurait rêvé d’avoir.

Je serai de retour pour les fêtes. C’est avec plaisir que je te reverrais. Fais-moi signe.

À bientôt,

Agnès »

« Laurent,

Sans nouvelles depuis quelques mois, j’ai d’abord voulu respecter ton silence, mais je ne pouvais me résoudre à ignorer ta souffrance.

Habites-tu toujours la maison qui fait face à celle de ton père ? Je suis passée plusieurs fois devant pendant les fêtes, les rideaux étaient fermés.

S’il te plaît, confirme-moi au moins que tu vas bien.

Agnès »

« Agnès,

Je t’ai vue passer devant mes fenêtres.

Pardonne mon silence. J’ai dû trouver le courage de t’avouer mon mensonge. Laurent est mort. Brutalement. Emporté par un accident. La veille de ses trente-cinq ans.

J’avais besoin de le maintenir vivant encore un peu, à travers nos échanges. Je me suis laissé bercer par tes mots, derniers sursauts de son existence, mirages d’une époque où notre lien semblait indéfectible.

Mon unique enfant est parti avant moi. Absurde destin d’une filiation brisée. Celui qui devait me survivre n’est plus. Il a emporté avec lui le passé, l’avenir, la joie de donner la vie, le repos éternel. Je n’abandonnerai derrière moi qu’un affreux néant, suppurant de remords. Mon fils est mort, sans que j’aie pu lui dire combien je l’aimais. Il est mort, dépossédé de l’amour de son père. Je voudrais tellement être mort à sa place.

Pardon.

Jacques »