Vous vous demandez souvent quelle trace vous laisserez sur Terre : j’ai raté ma sortie, je suis mort comme un con. Un samedi après-midi banal qui respirait le bonheur conjugal, je vaquais à mes occupations domestiques. Ma femme venait de partir à son cours de yoga prénatal : nous attendions un enfant, ma vie débordait de promesses. Le repas du soir mijotait dans la cuisine. Pour mettre un point d’honneur à une séance de ménage, j’avais pris soin de provoquer un grand courant d’air dans l’appartement. Il ne me restait plus que le sac poubelle à jeter au vide-ordures. Je sortis sur le palier vêtu d’un simple caleçon, à pas de velours. J’espérais ne pas tomber nez à nez avec la voisine. Je passe toujours l’aspirateur en caleçon, à me trémousser sur du Céline Dion. J’irai où tu iras… Je me trouvais donc devant le vide-ordures à deux doigts de m’écrabouiller les doigts dans l’ouverture, puisque je tapais comme un forcené pour que ce foutu sac tassé dans le vidoir veuille bien s’évacuer dans le conduit, lorsque j’entendis un bruit de porte qui claque. Une sueur froide me parcourut l’échine. Je me retournai avec angoisse vers la porte blindée de notre appartement. Vraiment… Cette fois, je suis cuit. J’étais enfermé dehors comme on dit, et en petite tenue. La lose… Combien de fois j’avais, d’un air patriarcal, recommandé à ma femme de ne pas mettre un pied dehors sans ses clefs ? Oh punaise ! La casserole sur le feu ! Meeerde ! Quel con ! Mais quel con ! Et Céline Dion continuait de beugler qu’elle irait où j’irai. Mais ta gueule Céline ! Ne pas perdre son sang-froid… Au mois de novembre, à moitié à poil, à la porte de chez moi, alors qu’un incendie s’y prépare… Bon… Ne pas compter sur un retour imminent de ma tendre épouse, qui a prévu de rentrer en marchant ; dans son état, elle irait plus vite en roulant… Je pourrais tenter le coup du cambrioleur : une radiographie dans la fente pour actionner la clenche… Hé hé ! Malin, le gars ! Seul problème : mes récentes radios du genou sont rangées derrière ladite porte blindée trois-points… Je pourrais… Je pourrais courir au-devant de ma femme… Dans cette tenue… En plus d’un appartement calciné, j’aurais une pneumonie, des genoux en miettes, et l’assurance que ma femme allait se foutre de ma gueule jusqu’à la fin de mes jours, ou celle plus proche de notre mariage… Je pourrais escalader les quatre étages de la façade, pour pénétrer par la fenêtre du salon restée ouverte… Est-ce bien raisonnable ? Sauf si… sauf si je passais par la fenêtre de la voisine. Je vais sonner chez la voisine. Euh… à moitié à poil… J’ai sonné chez la voisine. Pas de réponse. J’ai sonné de nouveau, deux fois. J’entendis une voix me murmurer d’attendre. La porte s’entrebâilla.

Elle me salua d’un ton qui trahissait une ambiance tamisée. Je lui exposai la situation, elle m’invita à entrer d’un sourire langoureux. J’hésitai à pénétrer dans son intimité : elle était tout juste vêtue d’une nuisette en satin refermée à la hâte. Face à l’urgence, je mis de côté mes réserves. Et ma pudeur. Après de brèves explications, je me faufilai dans un coin de sa loggia. J’en profitai pour jauger la distance entre sa fenêtre et la fenêtre de mon salon. Dopé par un cocktail d’adrénaline et de testostérone, je me préparai à tenter l’exploit. Elle me proposa plutôt d’utiliser son téléphone. Bonne idée ! Si j’appelais ma femme… Ah… le numéro de ma femme… à force de déléguer mes fonctions cognitives à un smartphone, j’avais perdu la capacité de mémoriser dix malheureux chiffres. Promis, si je m’en sors vivant, je me les fais tatouer sur le cul. Bon… 06. Ensuite un département, le Gard, ou la Haute-Garonne… Le troisième… mmm… le deuxième de mon ex. Le quatrième : 20 ! Et le cinquième, un truc en 9. La propriétaire des lieux s’approcha compatissante, elle me tendit un papier et un stylo pour noter mes élucubrations. Sa main effleura la mienne, vola comme une plume, et glissa le long de sa jambe nue, qui s’exhibait à travers la fente de son kimono. Je me remis à mes recherches : d’après mes savantes hypothèses, le numéro salvateur se trouvait dans cette liste de dix-huit chaînes de caractères numériques. Après avoir parlé à trois répondeurs, dissuadé une vieille dame que je n’étais pas son neveu Stéphane, réveillé un homme qui semblait de bien meilleure humeur que moi au saut du lit, commandé un couscous royal, et m’être excusé de réveiller de nouveau l’homme d’une politesse exemplaire, je tombais enfin sur la voix enregistrée de ma femme. J’hésitai à lui laisser un message. La voisine tentait d’estimer avec précision la distance entre les deux fenêtres. Je profitai de son dos tourné pour la toiser. Ma foi… pas dégueu la voisine ! Tandis qu’elle se hissait sur la pointe des pieds, le satin remontait le long de ses cuisses. Je me recroquevillai dans l’espoir d’en voir un peu plus. Une odeur pointa dans mes naseaux. Une odeur de brûlé ? Je me redressai, inquiet. Mon hôtesse observait le ciel, la soie de son négligé glissait sur sa nuque offerte, ses épaules se dénudaient peu à peu. Oh ! Tout doux ! Je m’efforçai de ranger ma bite dans un coin de mon cerveau. Je suis un futur père, mon foyer est en péril ! Elle se retourna, et fixa mon entrejambe ému. J’avais presque oublié que j’étais à peine habillé. Elle m’exhorta d’un signe du doigt à la rejoindre. Tout juste debout, elle saisit l’élastique de mon caleçon, m’attira contre elle. Ma bouche atterrit contre sa bouche. Je me retrouvai sans comprendre avec mon calbut sur les pieds. Elle s’adossa à la vitre, se débarrassa de sa tunique d’un mouvement volatile. Ses jambes graciles m’enlacèrent. Hé hé ! On dirait que c’est du tout cuit ! Hein ? Quoi ? Voilà que par des injonctions grossières, elle titillait ma virilité ! Vraiment ? Oh ! Ce que je vais lui mettre… Je la retournai sans ménagement, et j’y allais à grands coups de fessées ! À la hussarde ! Je gueulais des mots que je n’aurais jamais osé susurrer à ma femme ! Et elle criait « Oh oui, Monsieur Bichet ! » C’est mon nom. « Vouvoie-moi, vouvoie-moi, que je te dis ! », lui ordonnais-je à chaque coup de reins. Je m’apprêtais à l’empoigner par les cheveux, quand j’aperçus une légère fumée blanche qui sortait de la fenêtre de ma cuisine. Par amour des choses bien faites, je finis illico mon affaire. Je saisis le téléphone d’une main, et remballai mon outil de l’autre, obnubilé par ce mauvais présage. Elle se rhabilla le regard noir, s’alluma une clope, et quitta la pièce. Vite ! Le numéro des pompiers ! 15 ? 18 ? Comment ça ? « Appel en cours 06 31 13 20 09… » ? Je mis fin à l’appel de 3 min 36 s d’un doigt tremblant. Nom de Dieu de nom de Dieu… Mais quel con ! Mais quel con ! J’avais oublié de raccrocher… Je suis dans la merde jusqu’aux couilles. Mais quel bobard je vais pouvoir inventer ? La fumée grisonnante s’épaississait. Bon ! Chaque chose en son temps… Comporte-toi en mari responsable ! J’ouvrai la fenêtre. C’est le moment de montrer que tu es un homme. Je glissai une jambe par-dessus le rebord, puis l’autre. J’insérai mes doigts de pied dans la fente qui s’étendait le long de la façade. Une sorte de gouttière me servait de prise au niveau des mains. Surtout ne pas regarder en bas… J’agrippais le morceau de ferraille bringuebalant. Ça caille, je sens plus mes orteils. Oh merde, pourquoi j’ai regardé en bas ? J’avais les pattes en coton. Courage, encore quelques mètres. Le fer rouillé me cisaillait les mains, mes doigts de pied tremblotaient, impuissants. Tabernacle, elle va la fermer sa gueule, la Céline ! En ligne de mire, l’ouverture qui donnait sur mon salon. Cette chaleur soudaine, ce crépitement orangé ! Ça sent le sapin ! Je décidai de bondir vers mon objectif. Aïe ! Mes genoux ! De justesse, je m’agrippai au montant de la fenêtre, mes pieds flottaient dans le vide. Impossible de me hisser. Je risquai un regard désespéré vers la voisine. Elle me fixait, impassible, le sourire en coin. La salope…

« Chéri ! Chéri ! », entendais-je d’en bas. Tiens ! Voilà ma femme. « Mais… qu’est-ce que tu fous ? » Je lave les carreaux, pardi. « J’appelle les pompiers ! Bouge pas ! » Ah zut ! Moi qui comptais justement aller me faire couler un café. « Panique pas ! Panique pas ! Panique pas ! Mais qu’est-ce que t’as foutu ? ». Alors… Par où commencer ? Je tentais de marmonner une explication. « Qu’est-ce que tu dis ? Parle plus fort ! » La communication, ça n’a jamais été mon truc… Le souffle coupé, je laissai un bras tomber. « Accroche-toi ! Les pompiers arrivent ! Je viens de voir que tu m’as laissé un message, je l’écoute tout de suite ! » Je risquai un œil vers le bas. Des badauds agglutinés autour de ma femme, bouche bée, pointaient leur téléphone inquisiteur vers moi. Mes doigts… Je tentais d’infléchir le mépris de la voisine par un regard plein de soumission, elle riait à gorge déployée, les mains sur les hanches. « Connard ! Connard ! Mais t’es… Mais t’es qu’un pov’ type ! » Ô, ma tendre épouse. Je haussai mon épaule ballante. « Mais… mais… Je vais te tuer, pauvre merde ! » Te donne pas cette peine. Mes doigts crispés de douleur allaient bientôt lâcher. Pin-pon. Et l’autre nympho qui se gausse. Fais pas la maline ! Je t’ai peut-être mise en cloque. « Laissez-le crever ! Éteignez plutôt ce putain de feu ! ». Oh, je crois qu’elle m’aime. Je percevais une agitation confuse. Quel brouhaha ! Souriez, vous êtes filmé ! Mon quart d’heure de gloire. Des millions de vues. Mes doigts me lâchent… Les mots doux de ma femme. Ma tête me pèse… Bonjour, monsieur ! Qu’elle est belle, votre échelle ! Non, je ne saisirai pas votre main tendue. C’est un piège ! En bas m’attendent les reproches, et le déshonneur. Je vois d’ici l’ombre des remords. On va s’envoler, ma bite et moi. Suivre les volutes noires vers le ciel d’azur. L’annulaire, le majeur, l’index… Oh, je vole !

Mon cerveau s’étendait comme une flaque de boue au milieu du trottoir. Dans mes derniers remous, j’entendis ma femme, les deux mains sous son ventre rond qui sanglotait : « Quel con ! Mais quel con ! ».