Présentation de projets littéraires et musicaux

Auteur/autrice : Timothée Brudieu (page 1 of 1)

Annonce d’un décès

« Chère Agnès,

Je t’écris ces mots comme un défi au temps qui passe. Bien des années se sont écoulées depuis la dernière fois où nous nous sommes vus. J’espère que ce message te parviendra, même s’il contient une triste nouvelle : mon père est décédé, il y a quelques jours. Je sais l’affection que vous aviez l’un pour l’autre. Je sais aussi que c’est par considération pour moi que tu as coupé les ponts, lorsque nos chemins se sont séparés. J’ignore tout de la femme que tu es devenue ; je me souviens avec émotion de l’adolescente que tu étais, pétillante et tellement vivante. La disparition de mon père m’a ramené au temps où nous nous aimions comme des enfants : alors que le monde des adultes s’ouvrait à nous, il veillait à préserver notre innocence, avec tendresse et détermination. Il n’avait pas l’âme d’un confident, mais sa présence bienveillante m’aiguillait dans les méandres des sentiments. Il ne s’évertuait pas, en vieux sage, à me transmettre son expérience de l’amour, à supposer que la sagesse eût existé en amour ; il m’a appris jour après jour à respecter ceux qui m’aiment avec humilité. Une manière aussi d’entretenir le souvenir de sa femme, qu’il aurait désiré pouvoir encore chérir. Les quelques fois où je lui ai livré mes sentiments pour toi, je lisais de la reconnaissance dans ses yeux humides. Je sentais à travers son regard la présence de ma mère, une part d’elle grandissait en moi. Il se réjouissait que sa maison soit un lieu où pouvait s’épanouir notre passion innocente. Cet amour par procuration transmettait la flamme de leur histoire, que la mort avait à la fois éteinte et rendue éternelle. J’espère que tu as gardé dans un coin de ton cœur la douceur de ces années.

Laurent »

« Cher Laurent,

Une bien triste nouvelle. Tu trouveras jointe à ce courrier une photo de nous deux, prise par ton père. J’ai souvent pensé avec un brin de nostalgie à notre jolie histoire, qui a posé les fondations de la femme que je suis aujourd’hui. Le foyer de mon enfance n’avait rien d’un refuge, c’est chez toi que je pouvais me permettre d’incarner mes angoisses d’adolescente. J’ai réalisé, une fois devenue mère, à quel point ton père a voué du temps, de l’énergie, pour que nous grandissions avec confiance en nous, et foi en l’avenir. Ce n’est pas la petite amie de son fils qu’il accueillait, mais une jeune fille agitée, dont la détresse ne pouvait laisser insensible. Mes fragilités l’ont contraint à endosser un rôle éducatif. Comme mes propres parents n’étaient pas en mesure de m’offrir un cadre moral, ton père représentait pour moi un ancrage solide dans la lente transformation qui me menait vers l’âge adulte. J’aurais suivi un autre chemin sans sa présence à mes côtés, sans doute moins vertueux. Oui, je me suis volontairement éloignée de lui, pour rendre notre séparation définitive. Je regrette maintenant de ne pas lui avoir témoigné ma reconnaissance.

Tiens-moi au courant du déroulement de la cérémonie. Si tu le souhaites, je me réjouirais de t’accompagner dans cette épreuve.

Je pense à toi chaleureusement.

Agnès »

« Chère Agnès,

Désolé de ne pas t’avoir prévenue plus tôt : l’enterrement a déjà eu lieu. C’était un moment d’autant plus douloureux que nous étions brouillés depuis quelques années. Pour ne rien te cacher, tout a commencé quand il m’a reproché avec véhémence de t’avoir laissée partir. Lui qui s’efforçait toujours de tempérer ses ressentiments, lui qui m’orientait avec patience dans mes choix, sans jugements, m’a assommé de remarques étriquées. Cette ingérence a entaillé le lien fusionnel qui nous unissait depuis ma petite enfance. La femme que je lui ai ensuite présentée a reçu un accueil glacial. Il est allé jusqu’à désapprouver publiquement notre mariage, lors du repas de famille où nous l’avons annoncé. D’un soutien sans failles, il était devenu un obstacle à mon émancipation. J’ai choisi de prendre parti contre lui, pour préserver la cellule familiale que je construisais. Enfermés chacun dans notre orgueil, nous ne nous sommes jamais revus.

Avec le recul, j’ai compris que ton départ avait résonné en lui comme un écho à la disparition de son épouse. Une nouvelle présence féminine avait ranimé son foyer, et comblait le cœur meurtri de son fils. Ce second souffle salutaire s’est éteint sans prévenir. Sa vie s’était figée quand il était devenu veuf, selon un équilibre réconfortant, qui s’avérait subitement précaire. Cet évènement a bouleversé son rapport au temps. Je l’avais toujours entendu se persuader qu’un père élève son enfant afin qu’il prenne son envol. Mais cette rupture inattendue avait révélé la hantise du moment où son fils l’abandonnerait à sa solitude. Par ses réactions excessives, il rendait mon émancipation inéluctable : une façon de précipiter l’échéance, plutôt que de vivre avec l’appréhension de sa survenance.

Si seulement il m’avait livré ses angoisses, j’aurais pu sans effort le pardonner. Pourquoi avoir gâché ces moments si précieux entre un père et son fils ? La mort a gravé dans le marbre l’échec de notre relation. Après les funérailles, la douleur a surgi, sourde et lancinante, pleine d’un vide immense. Insoutenable. Je doute que le temps ne la rende supportable. Je ne me sens pas capable d’entreprendre le long parcours du deuil, encombré par tant de regrets. Submergé par la culpabilité, je tente de me raccrocher aux moments heureux qui ont précédé notre brouille : cette petite flamme vacillante éclaire de sa faible lueur le cheminement de la rémission.

Merci pour cette photo, reflet d’une époque enchantée.

Je t’embrasse.

Laurent »

« Laurent,

Ne te complais pas dans le repentir. Oublie ta crainte de l’avoir déçu. Sans se l’avouer, on cherche toute sa vie l’approbation de ses parents. Mais un père aime son enfant sans condition. Où qu’il soit, je sais qu’il te regarde avec bienveillance.

Même pendant ton adolescence, tu partageais avec ton papa une complicité qui me rendait presque jalouse. Quand je dénigrais mes propres parents, tu restais silencieux, les yeux baissés, avec un sourire contenu. Tu semblais tellement reconnaissant de la force avec laquelle il te portait depuis la mort de ta mère. Ton père m’avait confié sa fierté de voir l’homme que tu devenais, serein et solide, malgré la blessure. Cultive cette flamme qu’il t’a transmise. Ne doute pas de toi : tu es un être doué d’amour, le premier amour que tout le monde aurait rêvé d’avoir.

Je serai de retour pour les fêtes. C’est avec plaisir que je te reverrais. Fais-moi signe.

À bientôt,

Agnès »

« Laurent,

Sans nouvelles depuis quelques mois, j’ai d’abord voulu respecter ton silence, mais je ne pouvais me résoudre à ignorer ta souffrance.

Habites-tu toujours la maison qui fait face à celle de ton père ? Je suis passée plusieurs fois devant pendant les fêtes, les rideaux étaient fermés.

S’il te plaît, confirme-moi au moins que tu vas bien.

Agnès »

« Agnès,

Je t’ai vue passer devant mes fenêtres.

Pardonne mon silence. J’ai dû trouver le courage de t’avouer mon mensonge. Laurent est mort. Brutalement. Emporté par un accident. La veille de ses trente-cinq ans.

J’avais besoin de le maintenir vivant encore un peu, à travers nos échanges. Je me suis laissé bercer par tes mots, derniers sursauts de son existence, mirages d’une époque où notre lien semblait indéfectible.

Mon unique enfant est parti avant moi. Absurde destin d’une filiation brisée. Celui qui devait me survivre n’est plus. Il a emporté avec lui le passé, l’avenir, la joie de donner la vie, le repos éternel. Je n’abandonnerai derrière moi qu’un affreux néant, suppurant de remords. Mon fils est mort, sans que j’aie pu lui dire combien je l’aimais. Il est mort, dépossédé de l’amour de son père. Je voudrais tellement être mort à sa place.

Pardon.

Jacques »

Chez le coiffeur

J’ai depuis toujours détesté aller chez le coiffeur. Chez le coiffeur… Devoir partager un moment d’intimité avec un inconnu, qui me triture le crâne, me scrute, me frôle, cherche mon regard, me sert un sourire forcé et attend le mien en retour ; entretenir la conversation avec un psy à ciseaux qui se torture les méninges pour prouver que l’homme est un animal sociable. Je passais la moitié du temps coiffé comme un dessous de bras, jusqu’à ce que je trouve une solution à mon dilemme : un coiffeur qui m’avait confié dès notre première rencontre son aversion pour les discussions de salon. Il exécutait sa tâche dans un mutisme entendu. Un jour où je lui rendais visite sans rendez-vous, j’appris qu’il avait quitté son poste.

Un vendredi matin, dans les toilettes du boulot, plusieurs mois après le dernier passage chez mon coiffeur évaporé, survint l’instant où mon volume capillaire frisa l’indécence. À la pause du midi, je m’aventurai à la recherche d’un salon de substitution, en quête d’une devanture qui me garantirait un tarif raisonnable, dans ce quartier où les pâtisseries ressemblaient à des bijouteries, et les bijouteries à des banques suisses. Le premier que je croisais portait l’enseigne « Coiffure Messieurs — Champion de France du rasoir ». De quelle somme astronomique allait-il me soulager ce sportif de haut niveau, pour s’exercer sur mon occiput ? Je continuai mon chemin. Ah ! Une franchise, au moins les employées sont payées au lance-pierres, et survivent grâce aux commissions. Aucun risque que ça dure ! J’observai par la vitrine : une accroc au botox, belle comme un chat écrasé, avait confié sa crinière en papillote à une grande folle, qui ponctuait chaque coup de pinceau de gesticulations grandiloquentes ; la vieille bronzée feuilletait son magazine gondolé d’un air résigné, avec la régularité d’un métronome fatigué. L’autre préposée au ratiboisage à la chaîne, femme sans âge, coupe de coiffeuse provinciale et maquillage niveau première année de BTS d’esthétique, sentait à plein nez la dissertation sur le dérèglement climatique façon y a plus de saisons mon bon monsieur. Pas pour moi ! Je passai mon chemin. Ah ! Manquait plus que ça ! Sur le trottoir d’en face trônait le fameux salon — il en existe au moins un par ville, dans la même rue que le Zanzi’bar — nommé selon un calembour capilotracté « Chez Tif ». J’aurais préféré « Expédi’tif » ou « Pute à tif ». Un pet de l’esprit, pour citer Victor Hugo, jeté au nez des passants. « Victor Hugo, j’ai jamais bossé pour cette enseigne. », m’aurait répondu l’unique coiffeuse, à la silhouette flasque et au doux regard de carpe fraîchement pêchée. Je m’arrêtai un peu plus loin devant un salon qui m’intrigua : de voluptueux rideaux de velours rouge en masquaient l’entrée. Je poussai la lourde porte en verre avec précaution, risquai un œil, glissai ma tête, puis le reste de mon corps à l’intérieur. Je refermai la porte derrière moi avec discrétion.

« Bonjour monsieur », susurra une voix grave et sensuelle.

Alors que mes yeux s’accommodaient à la lumière tamisée, j’aperçus une dame d’une soixantaine d’années, beauté fanée, des bagouses ostentatoires sur des doigts boudinés trahissaient une richesse tardivement acquise.

« Vous souhaitez une coiffeuse en particulier ? ».

Je parcourus la ribambelle de jeunes femmes qui s’alignaient serviles devant moi. Merde ! Je me retrouvais dans un bordel de roman réaliste. Je ne vais pas mentir : parfois, le massage du cuir chevelu qui accompagnait le shampoing me procurait une demi-molle de confort pas déplaisante, surtout si la shampouineuse était l’apprentie aux mains innocentes. Mais là… Cette mise en scène mettait en lumière la lubricité que je confinais habituellement au plus profond de mon intimité. Comme je me sentais rougir, je regardai mes pieds, bredouillai une excuse bidon, rampai vers la sortie. Je m’empêtrai dans cette foutue porte en verre jusqu’à me retrouver hébété sur le trottoir. Au bout d’une bonne dizaine de mètres au pas de course, je soufflai un grand coup pour me débarrasser de mon air coupable.

Au coin de la rue suivante, devant un café, je crus identifier un visage familier. Vraiment, cette femme ne m’était pas étrangère. Moi qui aurais du mal à reconnaître ma mère si je la croisais par hasard, c’était peut-être aussi bien une quelconque célébrité, ou un ex-plan cul. Je m’avançai pour l’avoir à portée de mes yeux astigmates. Je tournai autour d’elle, cherchai un éventuel signe d’approbation. Je la voyais guetter mon manège du coin de l’œil. Une fois face à elle, nos regards se rencontrèrent. Mais oui ! Mon ancien coiffeur ! Cette femme était mon regretté coiffeur. Je m’approchais de lui, d’elle, hésitai à engager la conversation. Quelle idée de se travestir comme ça, c’est malaisant ! La coïncidence semblait trop heureuse. Mince ! Son prénom de femme ? Bon… Je ne me souviens pas de son prénom d’homme… J’avançai d’un pas, la toisais malgré moi de bas en haut, et osai un bonjour maladroit. Elle me répondit avec un salut plein d’assurance doublé d’un sourire malicieux. Après un bref échange de formalité, elle m’expliqua qu’elle travaillait maintenant à quelques mètres d’ici. Sans doute que le désordre anarchique de ma mise en plis lui piqua les yeux, puisqu’elle m’intima de la suivre. Je la suivis jusqu’au salon. Elle m’installa à un lavabo, et commença le shampoing qu’elle prolongea d’un massage du cuir chevelu un poil sensuel. J’étais gêné d’éprouver du plaisir sous ses doigts hermaphrodites, je refermai la cape pour cacher mon soupçon d’érection. Après m’avoir séché les cheveux avec délicatesse, elle m’invita à rejoindre le siège où elle officiait. Une fois assis, je risquai un œil indiscret à travers le miroir : sur ses joues subsistait l’ombre d’une barbe, sa pomme d’Adam la trahissait ; le vernis trop rouge sur ses ongles, le rouge à lèvres trop vermillon, les ballerines trop sages… Elle interrompit mon inquisition :

« Comment on les coupe ?

— Pareil en plus court.

 »

Voilà qu’elle s’approchait de mon oreille.

« Sympa, ce nouveau piercing ! »

Pourquoi cet air narquois ? Juste une petite folie de quadra en crise… Elle prit en main ses ciseaux pointus.

« J’ai dû retirer ceux que j’avais sur les tétons. »

Je m’interrogeais sur l’utilité d’une telle pratique, même si j’en avais une vague idée.

« Pour l’opération. »

Sa poitrine flambant neuve devint l’objet de ma curiosité : je la scrutais à travers le miroir, parcourais ses courbes timides, évaluais le désir qu’elle m’évoquait. Le couinement du ciseau qui menaçait mon oreille me rappela à l’ordre.

« Le plus difficile, en tant que femme, c’est de supporter le regard des hommes. »

Les touffes de cheveux grisonnants s’égrenaient par terre et sur mes habits. Elle passa quelques coups de blaireau sur ma nuque, recula mon siège. À peine étais-je levé qu’elle me retira la blouse d’un geste sec. Je payai, quittai le salon d’un timide au revoir.

Une fois rentré chez moi, je décidai de me doucher pour me débarrasser des petits cheveux irritants. Dans la salle de bain, je me confrontai à ma nouvelle coupe trop courte qui dégageait mon visage. Ma gueule, j’avais appris à l’apprivoiser. Mes traits n’étaient pas en tout point harmonieux, mais l’ensemble se tenait, et les particularités que je considérais, plus jeune, comme des défauts, composaient maintenant le charme de ma physionomie. J’entendais dire que l’âge m’allait bien ; j’avais surtout acquis assez d’assurance pour user sans complexes des artifices de la séduction. J’approchais mon visage du miroir. Mais oui, cette marque qui, il y a encore quelque temps, n’apparaissait que les lendemains de soirées difficiles s’affirmait en une ride persistante. Je tournais la tête. Par un jeu de reflets, je pus entrevoir mon profil, comme si c’était le visage d’un autre. C’était donc moi cet homme d’âge mûr ! Le temps m’a pas épargné. Je prenais soudain conscience du décalage entre l’image que je renvoyais, et la personne que j’avais le sentiment d’être. J’étais toujours au fond de moi cet enfant tourmenté, en proie au doute, soumis à ses pulsions. À vingt ans, je pensais que j’allais être moins con à quarante… La sagesse c’est juste d’apprendre à identifier ses fragilités, à anticiper ses réactions inconscientes pour ne pas y céder. Faut vraiment que j’arrête de reluquer les jeunes filles en fleur avec concupiscence, ça devient pathétique ! Et si je me faisais pousser la moustache ? Je reculais d’un pas. D’un regard vertical, je parcourus mon corps nu qui me laissait une vague impression de défraîchi. Ce corps pouvait-il encore constituer l’objet du désir ? Ce corps que j’avais toujours cru inaltérable amorçait sa décrépitude. Cette enveloppe que j’occupais naturellement depuis ma naissance ne m’avait jamais desservi. Je sentais maintenant que ce prolongement immergé de mon identité pourrait subir les turpitudes du temps, au point de renvoyer une image inconciliable avec ma vie intérieure. Aurais-je à lutter contre les variations de cette altérité antagoniste ? Et si je me laissais tenter par un peu de crème raffermissante sur mes paupières de cocker, ou par une petite injection de botox, bien placée entre mes rides du lion ? Plus probablement, mes aspirations s’éroderont, mes envies suivront ma vieille carcasse dans sa déliquescence. Viendra le jour où je ne banderai plus, même les fantasmes se seront évaporés.

Une rupture s’était opérée en moi. Je réalisais que mon corps tenait lieu d’interface entre le monde et moi. J’avais eu la chance que, jusqu’à maintenant, cette enveloppe charnelle était restée conforme à mon intimité et à mes inclinations, mais je constatais que l’élan vital qui l’animait l’avait consumé à petit feu. Et la conscience de cette obsolescence donnait matière à réflexion sur le regard que je portais sur celles qui incarnaient ma convoitise. Je comprenais soudain à quel point mon ingérence pouvait atteindre la pudeur des femmes : quand elles libéraient leur corps, elles le soumettaient malgré elles au désir vorace des hommes. Je repensais à ma coiffeuse, cette femme qui retrouvait peu à peu dans ce corps transformé son identité, était tombée sous le joug des œillades lubriques. J’avais hâte que mes cheveux repoussent.

Mort comme un con

Vous vous demandez souvent quelle trace vous laisserez sur Terre : j’ai raté ma sortie, je suis mort comme un con. Un samedi après-midi banal qui respirait le bonheur conjugal, je vaquais à mes occupations domestiques. Ma femme venait de partir à son cours de yoga prénatal : nous attendions un enfant, ma vie débordait de promesses. Le repas du soir mijotait dans la cuisine. Pour mettre un point d’honneur à une séance de ménage, j’avais pris soin de provoquer un grand courant d’air dans l’appartement. Il ne me restait plus que le sac poubelle à jeter au vide-ordures. Je sortis sur le palier vêtu d’un simple caleçon, à pas de velours. J’espérais ne pas tomber nez à nez avec la voisine. Je passe toujours l’aspirateur en caleçon, à me trémousser sur du Céline Dion. J’irai où tu iras… Je me trouvais donc devant le vide-ordures à deux doigts de m’écrabouiller les doigts dans l’ouverture, puisque je tapais comme un forcené pour que ce foutu sac tassé dans le vidoir veuille bien s’évacuer dans le conduit, lorsque j’entendis un bruit de porte qui claque. Une sueur froide me parcourut l’échine. Je me retournai avec angoisse vers la porte blindée de notre appartement. Vraiment… Cette fois, je suis cuit. J’étais enfermé dehors comme on dit, et en petite tenue. La lose… Combien de fois j’avais, d’un air patriarcal, recommandé à ma femme de ne pas mettre un pied dehors sans ses clefs ? Oh punaise ! La casserole sur le feu ! Meeerde ! Quel con ! Mais quel con ! Et Céline Dion continuait de beugler qu’elle irait où j’irai. Mais ta gueule Céline ! Ne pas perdre son sang-froid… Au mois de novembre, à moitié à poil, à la porte de chez moi, alors qu’un incendie s’y prépare… Bon… Ne pas compter sur un retour imminent de ma tendre épouse, qui a prévu de rentrer en marchant ; dans son état, elle irait plus vite en roulant… Je pourrais tenter le coup du cambrioleur : une radiographie dans la fente pour actionner la clenche… Hé hé ! Malin, le gars ! Seul problème : mes récentes radios du genou sont rangées derrière ladite porte blindée trois-points… Je pourrais… Je pourrais courir au-devant de ma femme… Dans cette tenue… En plus d’un appartement calciné, j’aurais une pneumonie, des genoux en miettes, et l’assurance que ma femme allait se foutre de ma gueule jusqu’à la fin de mes jours, ou celle plus proche de notre mariage… Je pourrais escalader les quatre étages de la façade, pour pénétrer par la fenêtre du salon restée ouverte… Est-ce bien raisonnable ? Sauf si… sauf si je passais par la fenêtre de la voisine. Je vais sonner chez la voisine. Euh… à moitié à poil… J’ai sonné chez la voisine. Pas de réponse. J’ai sonné de nouveau, deux fois. J’entendis une voix me murmurer d’attendre. La porte s’entrebâilla.

Elle me salua d’un ton qui trahissait une ambiance tamisée. Je lui exposai la situation, elle m’invita à entrer d’un sourire langoureux. J’hésitai à pénétrer dans son intimité : elle était tout juste vêtue d’une nuisette en satin refermée à la hâte. Face à l’urgence, je mis de côté mes réserves. Et ma pudeur. Après de brèves explications, je me faufilai dans un coin de sa loggia. J’en profitai pour jauger la distance entre sa fenêtre et la fenêtre de mon salon. Dopé par un cocktail d’adrénaline et de testostérone, je me préparai à tenter l’exploit. Elle me proposa plutôt d’utiliser son téléphone. Bonne idée ! Si j’appelais ma femme… Ah… le numéro de ma femme… à force de déléguer mes fonctions cognitives à un smartphone, j’avais perdu la capacité de mémoriser dix malheureux chiffres. Promis, si je m’en sors vivant, je me les fais tatouer sur le cul. Bon… 06. Ensuite un département, le Gard, ou la Haute-Garonne… Le troisième… mmm… le deuxième de mon ex. Le quatrième : 20 ! Et le cinquième, un truc en 9. La propriétaire des lieux s’approcha compatissante, elle me tendit un papier et un stylo pour noter mes élucubrations. Sa main effleura la mienne, vola comme une plume, et glissa le long de sa jambe nue, qui s’exhibait à travers la fente de son kimono. Je me remis à mes recherches : d’après mes savantes hypothèses, le numéro salvateur se trouvait dans cette liste de dix-huit chaînes de caractères numériques. Après avoir parlé à trois répondeurs, dissuadé une vieille dame que je n’étais pas son neveu Stéphane, réveillé un homme qui semblait de bien meilleure humeur que moi au saut du lit, commandé un couscous royal, et m’être excusé de réveiller de nouveau l’homme d’une politesse exemplaire, je tombais enfin sur la voix enregistrée de ma femme. J’hésitai à lui laisser un message. La voisine tentait d’estimer avec précision la distance entre les deux fenêtres. Je profitai de son dos tourné pour la toiser. Ma foi… pas dégueu la voisine ! Tandis qu’elle se hissait sur la pointe des pieds, le satin remontait le long de ses cuisses. Je me recroquevillai dans l’espoir d’en voir un peu plus. Une odeur pointa dans mes naseaux. Une odeur de brûlé ? Je me redressai, inquiet. Mon hôtesse observait le ciel, la soie de son négligé glissait sur sa nuque offerte, ses épaules se dénudaient peu à peu. Oh ! Tout doux ! Je m’efforçai de ranger ma bite dans un coin de mon cerveau. Je suis un futur père, mon foyer est en péril ! Elle se retourna, et fixa mon entrejambe ému. J’avais presque oublié que j’étais à peine habillé. Elle m’exhorta d’un signe du doigt à la rejoindre. Tout juste debout, elle saisit l’élastique de mon caleçon, m’attira contre elle. Ma bouche atterrit contre sa bouche. Je me retrouvai sans comprendre avec mon calbut sur les pieds. Elle s’adossa à la vitre, se débarrassa de sa tunique d’un mouvement volatile. Ses jambes graciles m’enlacèrent. Hé hé ! On dirait que c’est du tout cuit ! Hein ? Quoi ? Voilà que par des injonctions grossières, elle titillait ma virilité ! Vraiment ? Oh ! Ce que je vais lui mettre… Je la retournai sans ménagement, et j’y allais à grands coups de fessées ! À la hussarde ! Je gueulais des mots que je n’aurais jamais osé susurrer à ma femme ! Et elle criait « Oh oui, Monsieur Bichet ! » C’est mon nom. « Vouvoie-moi, vouvoie-moi, que je te dis ! », lui ordonnais-je à chaque coup de reins. Je m’apprêtais à l’empoigner par les cheveux, quand j’aperçus une légère fumée blanche qui sortait de la fenêtre de ma cuisine. Par amour des choses bien faites, je finis illico mon affaire. Je saisis le téléphone d’une main, et remballai mon outil de l’autre, obnubilé par ce mauvais présage. Elle se rhabilla le regard noir, s’alluma une clope, et quitta la pièce. Vite ! Le numéro des pompiers ! 15 ? 18 ? Comment ça ? « Appel en cours 06 31 13 20 09… » ? Je mis fin à l’appel de 3 min 36 s d’un doigt tremblant. Nom de Dieu de nom de Dieu… Mais quel con ! Mais quel con ! J’avais oublié de raccrocher… Je suis dans la merde jusqu’aux couilles. Mais quel bobard je vais pouvoir inventer ? La fumée grisonnante s’épaississait. Bon ! Chaque chose en son temps… Comporte-toi en mari responsable ! J’ouvrai la fenêtre. C’est le moment de montrer que tu es un homme. Je glissai une jambe par-dessus le rebord, puis l’autre. J’insérai mes doigts de pied dans la fente qui s’étendait le long de la façade. Une sorte de gouttière me servait de prise au niveau des mains. Surtout ne pas regarder en bas… J’agrippais le morceau de ferraille bringuebalant. Ça caille, je sens plus mes orteils. Oh merde, pourquoi j’ai regardé en bas ? J’avais les pattes en coton. Courage, encore quelques mètres. Le fer rouillé me cisaillait les mains, mes doigts de pied tremblotaient, impuissants. Tabernacle, elle va la fermer sa gueule, la Céline ! En ligne de mire, l’ouverture qui donnait sur mon salon. Cette chaleur soudaine, ce crépitement orangé ! Ça sent le sapin ! Je décidai de bondir vers mon objectif. Aïe ! Mes genoux ! De justesse, je m’agrippai au montant de la fenêtre, mes pieds flottaient dans le vide. Impossible de me hisser. Je risquai un regard désespéré vers la voisine. Elle me fixait, impassible, le sourire en coin. La salope…

« Chéri ! Chéri ! », entendais-je d’en bas. Tiens ! Voilà ma femme. « Mais… qu’est-ce que tu fous ? » Je lave les carreaux, pardi. « J’appelle les pompiers ! Bouge pas ! » Ah zut ! Moi qui comptais justement aller me faire couler un café. « Panique pas ! Panique pas ! Panique pas ! Mais qu’est-ce que t’as foutu ? ». Alors… Par où commencer ? Je tentais de marmonner une explication. « Qu’est-ce que tu dis ? Parle plus fort ! » La communication, ça n’a jamais été mon truc… Le souffle coupé, je laissai un bras tomber. « Accroche-toi ! Les pompiers arrivent ! Je viens de voir que tu m’as laissé un message, je l’écoute tout de suite ! » Je risquai un œil vers le bas. Des badauds agglutinés autour de ma femme, bouche bée, pointaient leur téléphone inquisiteur vers moi. Mes doigts… Je tentais d’infléchir le mépris de la voisine par un regard plein de soumission, elle riait à gorge déployée, les mains sur les hanches. « Connard ! Connard ! Mais t’es… Mais t’es qu’un pov’ type ! » Ô, ma tendre épouse. Je haussai mon épaule ballante. « Mais… mais… Je vais te tuer, pauvre merde ! » Te donne pas cette peine. Mes doigts crispés de douleur allaient bientôt lâcher. Pin-pon. Et l’autre nympho qui se gausse. Fais pas la maline ! Je t’ai peut-être mise en cloque. « Laissez-le crever ! Éteignez plutôt ce putain de feu ! ». Oh, je crois qu’elle m’aime. Je percevais une agitation confuse. Quel brouhaha ! Souriez, vous êtes filmé ! Mon quart d’heure de gloire. Des millions de vues. Mes doigts me lâchent… Les mots doux de ma femme. Ma tête me pèse… Bonjour, monsieur ! Qu’elle est belle, votre échelle ! Non, je ne saisirai pas votre main tendue. C’est un piège ! En bas m’attendent les reproches, et le déshonneur. Je vois d’ici l’ombre des remords. On va s’envoler, ma bite et moi. Suivre les volutes noires vers le ciel d’azur. L’annulaire, le majeur, l’index… Oh, je vole !

Mon cerveau s’étendait comme une flaque de boue au milieu du trottoir. Dans mes derniers remous, j’entendis ma femme, les deux mains sous son ventre rond qui sanglotait : « Quel con ! Mais quel con ! ».